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Nature et Anarchie
Jack Déjean
Article mis en ligne le 29 juillet 2020

L’été dernier a été chaud. Encore plus que les précédents. L’expérience ordinaire rappelle tous les jours la dégradation générale des possibilités de vie sur terre, depuis la température estivale d’une journée d’automne aux vagues d’indésirables qui tentent tant bien que mal de franchir des frontières toujours plus militarisées. Ce ne sont que des prémices.

Dans quelques dizaines d’années, le sol, l’eau et l’air seront encore plus empoisonnés, une partie des terres immergées, et les ours polaires et autres rhinocéros ne seront que des souvenirs. Et sans ruptures avec l’ordre existant, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’est qu’un village inoffensif d’agriculteurs et d’agricultrices de gauche et les mines d’or pulluleront en Guyane, comme celle en projet de 800 hectares à 125km de Saint-Laurent-du-Maroni.

Qu’on se rassure, quelques hectares mis sous cloche permettront à quelques touristes fortunés de venir se ressourcer dans des forêts gardées, étatisées, judiciarisées, séparées des liens possibles avec une vie humaine authentique. Et il y aura toujours quelques écolos pragmatiques pour aller occuper quelques strapontins au pouvoir.

D’autres imaginent encore et toujours changer le monde en négociant avec le pouvoir ou en transformant très graduellement la société de l’intérieur, notamment sous les formes du municipalisme libertaire. Un maire n’est certes pas un ministre, mais c’est bel et bien une extension du même État. Toutes ces logiques réhabilitent les projets associatifs et alternatifs, avec tout ce qu’ils portent de soumission à l’existant et d’idéologie pacificatrice. De l’association utilisée dans les bilans municipaux contre quelques subsides pécuniaires aux rencontres avec les autorités pour durer plutôt que de faire vivre ses idées, y compris au risque de la défaite, en passant par le squat artistique qui refile ses clés à l’adjoint au maire en charge de la culture, ces projets et cette idéologie servent surtout le pouvoir en place.

Malgré quelques connivences partielles et momentanées possibles, l’anarchiste un peu sérieux ne peut ni s’en satisfaire, ni rester les bras ballants. L’alternative dans le système ne sera jamais la rupture avec le système. L’anarchisme a d’autres propositions. Le présent document entend par ses ballades dans les textes et luttes plus anciens ou plus actuels contribuer à les rendre un peu plus visibles.

D’autres encore préparent à l’inverse à l’acceptation de l’effondrement sans révolte. Tous et toutes responsables, personne ne mérite de s’en tirer. Au passage, ces collapsologues viennent contribuer docilement à la pacification au bénéfice des dirigeants et dirigeantes. Il faut dire que la liberté n’est pas leur question.

Dire que l’anarchisme est dès son origine une pensée « écolo » relèverait de l’anachronisme. En revanche, il est dès le départ un assaut contre le développement capitaliste et industriel, avec tous ses désastres. C’est justement pour cela qu’il n’est pas écologiste, et contribue au contraire à éviter le piège d’une pensée réformiste et instrumentale. Il fournit des armes aussi bien contre la gestion salement industrielle du capital, ou celle plus novatrice qui se colle l’étiquette « verte » ou « durable ».

Il n’est par ailleurs jamais question de la nature séparée des êtres humains y vivant, comme dans l’environnementalisme, et pas plus d’une nature sacralisée, comme chez les confusionnistes Gaïa ou chez certains et certaines primitivistes. La question de la nature n’est pas dissociable des milles manières dont les gens l’habitent. L’anarchisme ne cherche pas à sauver la planète sans se soucier des oppressions diverses que subissent les personnes, sans aspirer en même temps à une vie plus libre et plus égalitaire, fondée sur l’entraide et la subversion des rapports de domination.


SOMMAIRE :

  1. Des liens originels
    Bakounine et sa philosophie de la nature, p.8
    Elisée Reclus : l’être libre dans des milieux de vie préservés, p.21
    Le retour à la vie naturelle des anarchistes naturiens, p.29
    La vie simple et heureuse selon William Morris, p.36
  2. Des impasses conjoncturelles ?
    Déjacque et le postulat de l’abondance, p.49
    Kropotkine et l’ambivalence du communisme anarchiste, p.54
    L’industrialisation et la taylorisation par les « anarchistes » de
    gouvernement, p.63
  3. L’anarchie contre la société des ravages industriels et
    technologiques

    Des premières critiques de la science, p.77
    Shmuel Marcus contre les machines, p.85
    Les anarchistes contre le nucléaire, p.88
    L’écologie sociale et vaguement libertaire de Bookchin, p.93
    Miguel Amoros et l’anarchisme anti-industriel, p.109
    Anarchisme, antispécisme, primitivisme, p.115
    Un autre monde de merde est possible, les écologistes le construisent, p.125
    Les impasses de l’alternativisme, p.132
    Se défaire des chaînes énergétiques et technologiques, p.139
  4. En guise de conclusion
    Annexes : Détruire ce qui nous détruit